Chapitre 1: Masinandriana
Masinandriana
Le soleil se lève derrière les collines de l’Isalo. Mon village, Masinandriana, sort de l’obscurité. Comme chaque matin, la lumière inonde les ruelles et les cases en bois. Comme chaque matin depuis ma naissance, j’assiste, assis en tailleur sur le sol, au réveil tranquille de Masinandriana.
Je m’appelle Manjato. On doit prononcer mon prénom Mandjat. Il signifie celui qui produit en abondance. Je suis né à Masinandriana, il y a des lunes et des lunes.
Comme beaucoup d’enfants du village, je suis orphelin. Je suis né orphelin. Mais on n’est jamais vraiment orphelin ici, car nous appartenons tous à la même famille. Juste après ma naissance, on m’a raconté qu’un cyclone terrifiant avait emporté mes parents et ma petite sœur, Ranja. C’est Tsimihahy l’insouciant et Mirana la souriante, la sœur de ma mère qui m’ont pris sous leurs ailes, m’ont nourri et protégé. La case en aloès et sisal dans laquelle je vis avec ma tante, mon oncle, et leurs cinq enfants ne compte qu’une seule pièce où je dors installé sur une confortable paillasse. Le reste de mon temps, je le passe dehors à me cacher dans la bananeraie, à ramasser du bois pour le feu, à colmater les interstices des cases avec de la bouse de zébu et à déguster l’excellente soupe romaza de ma tante.
Ce matin, même s’il ressemble à tous les autres matins, a quelque chose de particulier. Dans l’air chaud de Masinandriana, une excitation est palpable. Tous les habitants sont sur le pas de leur porte, à l’ombre des palmiers et observe le chemin de terre qui mène à la grand route, qui est située à deux heures de marche de là. Chaque semaine, jeunes et vieillards attendent le retour des hommes qui portent les seaux d’eau sur leurs épaules endolories. L’eau est vitale. Sans eau, le village meurt et ses habitants aussi. Mais, aujourd’hui, c’est un jour différent. Le grand baobab autour duquel est regroupée la trentaine de cases que compte le village semble plus majestueux et plus solennel que d’habitude. Il pointe ses doigts gonflés en direction du chemin tandis qu’un caméléon courageux ose se mettre à découvert pour mieux observer. Personne ne le chasse. Fait rare, les enfants ont délaissé leur occupation favorite, faire rouler avec une branche de ravenala, les boîtes de conserve rapportées de Rahonira par les porteurs de bananes. Comme tous mes frères, je fixe l’horizon, cherchant à distinguer dans le ciel bleu un nuage de poussière.
C’est en plongeant mon regard dans le lointain, que mes pensées s’envolent, je me rappelle la seule et unique fois de mon enfance où j’ai quitté le village. Un jour, mon oncle, Tsimihahy, m’a proposé de l’accompagner au marché de Ranihora pour vendre deux zébus squelettiques.
Partis au lever du soleil, nous avons atteint Ranohira au soleil couchant. C’était la première fois que je voyais ces animaux métalliques rugissants dans lesquelles on pourrait, si on le voulait, entasser tous les habitants de Masanandriana. Alors que je sursautais et vacillais aux bruyants passages de ces taxis collectifs, les deux zébus faméliques et mon oncle avançaient tout droit, insensibles à ce brouhaha.
C’est aussi lors de cette longue marche que mon oncle, Tsimihahy, a commencé à me donner des rudiments en français. Il était le seul du village à connaître cette langue et aussi le seul du village à avoir étudié dans une école, celle de Fionarantsoa, sur les hautes terres. Une école, m’a-t-il expliqué, est une case un peu plus grande que celles de notre village où l’on apprend des tas de choses avec d’autres enfants à l’aide d’un maître, un érudit. Mon oncle me considérait comme un garçon intelligent et éclairé, capable d’apprendre vite. C’est pourquoi il m’enseigna le français en m’indiquant que cela pourrait m’être, un jour, utile. Je ne voyais ni comment, ni pourquoi, car toutes les personnes que je connaissais, ne parlaient que ma langue, la langue bara. Mais je lui faisais confiance, Tsimihahy était un sage.
Pour revenir à ce jour particulier où j’ai quitté le nid douillet et qui restera à jamais gravé dans ma mémoire, cela faisait un moment que nous nous étions tus, mon oncle et moi, l’esprit trop occupé à surmonter notre fatigue, quand mon oncle dit tout en pointant du doigt des maisons hautes au fond de la vallée.
- Manjato, regarde !
- C’est Ranohira. La fin de notre périple. L’endroit où, enfin, nous pourrons reposer nos pauvres pieds, continua-t-il avec son inimitable voix grave.
Plus j’avançais vers ces maisons qui semblaient assez solides pour résister à toute espèce de cyclone, plus l’énergie irriguait de nouveau mes veines et mon cerveau. J’étais excité à l’idée de découvrir Ranohira et ses habitants. A notre arrivée, trois voitures croisées durant la journée stationnaient sur la place du marché où des femmes, des Baras, vendaient le produit de leur récolte, brèdes, mangues, manioc et bananes.
Ce qui me marqua immédiatement, c’était qu’elles étaient toutes habillées de beaux linges, même leurs pieds étaient recouverts de toile. Leurs vêtements n’étaient ni troués, ni souillés. Quant à moi, je portais un simple maillot déchiré qui dévoilait mes maigres bras, un short usé et sale à force d’avoir traîné dans la poussière et de m’être frotté contre les arbres. Pour la première fois de mon existence, je ressentis une gêne. Je ne savais pas ce qu’était ce sentiment qui m’empêchait de me comporter normalement et qui me mettait mal à l’aise. Je le sus bien plus tard. La honte. La honte d’être différent. Au village, nous étions tous égaux. Mais ici, j’étais un Etranger. Je dus me cacher derrière l’un des deux zébus pour éviter les regards, que je crus, moqueurs. Heureusement, cette honte disparut vite au profit de la curiosité quand nous fûmes accueillis par un ami de mon oncle, Tsiaro, un homme affable originaire de Masinandriana. Poussé par l’aventure et las de la vie au village, Tsiaro avait décidé de devenir guide dans les montagnes de l’Isalo. Il nous raconta qu’il partait toute la journée avec des étrangers, des blancs tout propres et qu’il leur montrait les animaux et les plantes. Il recevait des pièces en récompense. J’aurais voulu l’accompagner et voir de mes propres yeux ces blancs tout propres. Le lendemain, après une nuit à rêver d’expéditions, nous vendîmes nos deux zébus pour quelques pièces que nous dépensâmes immédiatement en vêtements, marmites, fruits et légumes. Mon oncle, généreux comme il était, m’offrit même un livre en français. Il savait pourtant que j’étais incapable d’en déchiffrer la moindre lettre. En me le tendant, il me dit solennellement:
- Manjato, tu verras, un jour, tu pourras accompagner Jonathan le Goéland dans les airs, les ailes déployées, le bec au vent.
Cette image de liberté à venir occupa mon esprit durant tout le trajet du retour. Je m’imaginai contemplant Mansinandriana, de là haut dans le ciel, au côté d’un oiseau blanc. Un jour, je volerai…
Un bruit, un cri, me sort de mon songe et me ramène à la réalité, la réalité de ce jour où elle va arriver. Mon ami de toujours, mon frère de coeur, surgit de derrière la case en s’exclamant :
- Viens, Manjato, viens avec moi à leur rencontre ! Allez ! Vite !Le premier arrivé au grand rocher plat…
Bako mérite bien son prénom, belle jambe. Il ne marche jamais, il file comme les étoiles. Il est toujours optimiste, rien ne l’agace, tout l’attire. Les jours où je suis triste et pense à un monde meilleur, à un monde dans lequel l’eau coule en abondance, il me console en me disant que le bonheur est là. « Il est là, le bonheur ! » dit-il en me désignant l’intérieur de son crâne et en traçant, ensuite, avec son index un cercle autour de son corps tout désarticulé. Bako ne vieillit pas. Sous son satro’penjy* rouge, bleu et jaune, il offre un visage rond et joyeux. Quel bonheur de l’avoir à mes côtés, chaque jour !
Chaque fois qu’il m’invite à le suivre, je le suis sans hésitation. Cette fois-ci encore, nous nous mettons à courir sur la piste cabossée, comme le font les ânes affolés par l’écho du tonnerre. Haletant, nous nous asseyons sur le rocher plat et attendons, au soleil cuisant, qu’ils arrivent. Le soleil décrit un arc dans le ciel et sa chaleur devient moins intense. Nous observons le désert, cette étendue quasiment vierge ponctuée d’arbres isolés et muets dont seules les ombres bougent, au rythme lent de ce beau pays. Je suis chez moi, la terre est ma paillasse, le ciel mon toit, les arbres ma famille, le soleil mon âme.
- Manjato, qu’est-ce que ça va changer d’avoir une école dans notre village ? Ne sommes-nous pas assez heureux comme ça ? Certes, il fait chaud. Mais, nous avons toujours eu chaud. Certes, l’eau manque. Mais, elle nous a toujours manqué.
- Bako, nous allons apprendre des tas de choses sur l’autre monde. Et je vais pouvoir lire le livre que mon oncle m’a offert.
- Moi, je veux continuer à courir derrière l’âne de Mizo, à chasser les grives, à rechercher les pachypodes et à parler toute la nuit à la lueur des braises.
- Je te comprends, mais …
La conversation est soudain interrompue par un bruit aiguisé qui écorche le silence. Le coup est porté avec une telle violence que Bako et moi n’osons bouger, gisant sur notre rocher. Un nuage de poussière, de gouttes de sang s’élève de la piste. Une forme luisante apparaît et efface tout le reste. Le rocher sur lequel nous sommes assis devient minuscule, comparé à ce monstre hurlant et vociférant. Le premier sentiment que nous éprouvons est la peur. Nous sommes paralysés, cloués sur place. Nos membres ne répondent plus à notre cerveau. Nous voulons fuir, mais nous regardons hypnotisés cet engin incroyable. D’un seul coup, la terre de Masinandriana est retournée, labourée. Est-ce que le silence se fera à nouveau ?
Je suis le premier à retrouver la raison. Bako a les yeux exorbités parce qu’il vient de voir et d’entendre. Le monstre est passé sans nous remarquer. Maintenant, il est au village. A grandes enjambées, nous rejoignons nos amis rassemblés autour de l’engin silencieux.
Une femme en sort. Cette femme qui parle notre langue, n’est pas de chez nous. Il n’y a aucun doute. Elle a sur la tête un chapeau brun, elle porte des vêtements propres et a une odeur peu ordinaire.
Je suis incapable de définir son âge, quelques rides ont pris possession de son visage, elle doit avoir l’âge de Mirana.
- je suis la nouvelle institutrice du village, dit-elle en laissant un silence entre chaque nouvelle information
- je m’appelle Geneviève…je viens de France …je travaille pour Mad’aide …une association humanitaire…qui vient en aide aux villages malgaches.
La France est une région plus éloignée que Ranohira, d’après mon oncle. Je ne comprends rien de ce qu’elle a dit à la fin.. Mad’aide, je ne connais pas. Une association, ça ne me dit rien. Humanitaire, jamais entendu.
Geneviève balaie de son regard toute le population de Masinandriana, comme pour saluer tout le monde et ainsi se faire accepter par elle. Bako et moi, nous la regardons avec curiosité. Nous nous posons la même question, nous savons ce que l’autre pense sans prononcer le moindre mot. Elle va vivre chez nous. Mais, comment va-t-elle faire ? Un tel fossé semble exister entre nous et elle. Elle doit manger des trucs de toutes les couleurs sans goût et se laver tout le temps. Est-ce qu’elle sait que nous n’avons pas d’eau au village. Quelqu’un doit l’avertir ? Si on lui dit la vérité, va-t-elle rester ? Si elle reste, je vais pouvoir lui montrer nos plantes et nos animaux comme Tsiaro le fait dans l’Isalo. Je vais lui apprendre plein de choses.
Le bruyant engin quitte Masinandriana en laissant derrière lui, Geneviève. Elle est logée dans la case de Mizo, la mémoire vivante du village. Trois volontaires sont nécessaires pour transporter les sacs de l’institutrice. Mais, que peuvent contenir ces sacs ? de l’eau ? des fruits ? des animaux sauvages ? Si nous regroupons tout ce que notre famille possède, nous remplissons à peine deux sacs comme les siens.
Après une nuit agitée, étoilée de questions sans réponses, je me lève et rejoins au pied d’un tas de bois coupé à la machette les hommes du village qui débutent la construction de l’école, une salle de classe et une habitation pour Geneviève. La salle de classe doit pouvoir accueillir les quarante enfants que compte Masinandriana. Tout le monde participe à la construction de la case-école, y compris les garçons de mon âge, fiers d’ériger notre future école. Nous apprenons ainsi les techniques de nos ancêtres. Geneviève est là, elle ne rate rien de la construction. Le soleil s’est levé quatre fois sur Mansinandriana avant que nous achevions notre œuvre et qu’un camion de Mad’aide y dépose des tables et des chaises en métal froid et bois lisse, les seuls du village d’ailleurs. Geneviève qui, à présent, guide les opérations, distribuent des cahiers et des stylos. Incapables de nous servir de ses nouveaux outils, nous nous contentons de les contempler comme des divinités inaccessibles. La première journée de classe est consacrée à la maîtrise de ses objets, prendre le stylo entre les doigts, ouvrir le cahier dans le bon sens, tourner les pages, tâcher les feuilles avec l’encre bleu et essayer de tracer un cercle, un O.
- tu te débrouilles très bien, Manjato. déclare Geneviève
- merci madame !
- tu feras certainement un grand écrivain. dit-elle en riant
Tous mes amis, d’une seule voix, interrogent notre maîtresse.
- et moi, je me débrouille bien ?
- vous êtes tous formidables ! répond Geneviève pour satisfaire tout le monde. Demain, nous écrirons votre nom en français sur la couverture du cahier.
Ces premières journées de classe nous font oublier qu’à l’extérieur de la case-école, la vie continue. Le temps passe si vite quand on étudie. La plupart des parents ne semble pas si satisfaits que cela de cette nouvelle situation.
- depuis que notre fils va à l’école, nous n’avons personne pour garder nos trois chèvres.
- Depuis que notre fille va à l’école, nous ne la reconnaissons plus. Elle ne nous parle que de lettres, de mots et d’idées alors que notre préoccupation à nous est de trouver de l’eau pour étancher notre soif.
A quoi ça sert tout ça ?